Au tournant des XIXe et XXe siècles, la sculpture connaît un renouveau sans précédent. Dans ce contexte foisonnant, les figures de Léopold et Marcel Mérignargues se distinguent par une œuvre à la croisée de la tradition et de la modernité. Père et fils, ils incarnent deux générations d’artistes dont les créations dialoguent à travers le temps, les techniques et les épreuves de l’histoire.
Leur atelier, véritable lieu de transmission, révèle autant les pratiques de la sculpture – entre héritage académique et innovations matérielles – que la diversité des modèles qui nourrissent la création plastique, du croquis à la maquette, du plâtre à la cire. La guerre vient ensuite bouleverser ce monde d’art et de formes : Marcel Mérignargues, mobilisé lors du premier conflit mondial, porte dans sa pratique la trace des combats et de la mémoire, répondant à l’appel des monuments commémoratifs qui marqueront durablement le paysage français.
Explorer l’univers des Mérignargues, c’est plonger dans un siècle de sculpture en mouvement — un siècle où l’art se fait à la fois témoin d’un savoir-faire, d’une sensibilité et d’une époque.
Les pratiques de la sculpture
Au XIXe siècle, la sculpture connaît un essor considérable et se diversifie. Les sculpteurs endossent un rôle nouveau, répondant à de nombreuses commandes dans un contexte de statuomanie. L’héritage de la maison-atelier permet d’appréhender les techniques, matériaux et procédés de ces artistes. De plus, le fonds illustre la manière dont la sculpture, dans ses multiples dimensions, s’est adaptée aux exigences et aux réalités de son époque.
Le travail de Léopold se distingue par une pratique de la sculpture caractéristique de son temps, prenant part dans les mouvements tels que celui de la statuomanie ou l’Art nouveau, et mobilisant des matériaux nouveaux comme le carton-pierre.
Marcel, de son côté, explore de nouvelles façons de concevoir. Son approche plus intimiste et sensible, se reflète dans ses portraits comme les Ninas ou encore ceux de son père, Léopold. Au-delà de la production artistique, l’atelier devient un lieu de mémoire, un point de rencontre entre le familial, le privé et l’art public, permettant d’interroger la manière dont l’art peut être porteur de valeurs sociales et personnelles tout en étant un vecteur d’évolution stylistique.
Certains objets de la maison-atelier, ne nous sont parvenus que par la photographie. C’est le cas de ce vide-poches en plâtre peint. L’œuvre est plus large à sa base avec une ouverture circulaire ajourée, et en partie inférieure, l’objet comporte deux compartiments en forme de vasques. Ses formes organiques imitent les lignes courbes naturelles des végétaux, caractéristique typique de l’art nouveau, en vogue au début du XXe siècle. A cela s’ajoutent des motifs végétaux tels que des pommes de pin et des aiguilles de pin.
Même si sa fonction première reste inconnue, il est possible d’émettre des hypothèses sur son usage. Par exemple, sa forme, rappelle fortement celles des bénitiers de chevet traditionnels. Cette œuvre témoigne ainsi de la pluralité des usages de la sculpture, et de son imprégnation des “modes” de l’époque.
Zoom sur une œuvre : la Série des Nina
La série des Nina est composée de quatre sculptures représentant des têtes de nourrissons, ainsi que d’un moule dit à bon-creux. Il s’agit de quatre rondes-bosses, deux sont en plâtre moulé et les deux autres en terre cuite. Cette série illustre un point important dans le rapport de Marcel Mérignargues à ses œuvres, qui est notamment justifié dans une note manuscrite de l’artiste en personne. Nous pouvons y lire entre autres « Tout doit être longuement, mûrement, passionnément pensé ». Cette phrase éclaire le processus de création du sculpteur et permet de mieux comprendre les œuvres de cette série.
Il semblerait que Marcel Mérignargues ait accordé une grande importance aux détails, et ait été animé d’une volonté de capturer le caractère et l’essence de son modèle, ce dernier posant par ailleurs la problématique de qui est Nina. Dans le témoignage des descendants, elle est désignée comme « petite américaine Nina ». C’est une désignation curieuse qui ne trouve pas d’explication pour le moment.
Les modèles
Un modèle désigne ce qui sert de guide au travail de l’artiste. Emprunté à la nature ou à des domaines artistiques différents, un modèle peut être en terre, en plâtre ou en cire, à échelle réduite, ou grandeur nature. Il peut également être une œuvre définitive, une esquissepréparatoire ou encore une reproduction. À l’Antiquité, des esquisses en terre cuite et des modèles vivants sont utilisés. Au Moyen Âge, les sculpteurs gothiques usent souvent de modèles en bois pour préparer leurs œuvres monumentales. À la Renaissance, le modèle en terre cuite ou en cire devient un outil incontournable pour affiner les compositions tandis qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, le plâtre devient le matériau de référence pour les modèles. Au XXe siècle, Auguste Rodin (1840-1917) et d’autres avant-gardistes viennent bouleverser ces traditions en remettant en question l’usage systématique du modèle et explorent de nouvelles approches.
Les modèles proviennent d’inspirations diverses
Du modèle plus institutionnel : Le modèle antique, incarné dans l’œuvre Aïtes et le bien aimé de Marcel Mérignargues (1913) reprend les codes de ce dernier.
Le modèle académique, s’appuyant notamment sur des connaissances acquises lors de cours d’anatomie, représenté par l’Ecorché au bras levé de Houdon retrouvé dans l’atelier des Mérignargues.
Au modèle plus intime : Modèle tiré de l’entourage, comme le buste de Valentine, l’épouse de Marcel Mérignargues, réalisé par ce dernier. Acte intime et personnel, pérénnisant la beauté et la personnalité de la personne représentée.
Le groupe sculptural Ève et le serpent (1936) de Marcel Mérignargues conjugue un modèle iconographique traditionnel à une inspiration artistique résolument moderne. S’inscrivant dans la représentation classique d’un sujet biblique, l’œuvre explore néanmoins des questionnements contemporains liés à l’art, tels que la danse rythmique, la musique et l’observation attentive de la nature.
La guerre
Le 28 juin 1914, l’archiduc de l’Autriche-Hongrie François-Ferdinand et son épouse sont assassinés à Sarajevo. Cet événement mène les puissances européennes à la guerre par le jeu des alliances à la suite de l’invasion de la Serbie par l’Autriche Hongrie le 28 juillet, jusqu’à la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France le 3 août 1914. La Triple-Alliance est confrontée à la Triple-Entente, d’autres pays rejoignent le conflit sur tous les continents. Les combats sont d’une violence inouïe pour l’époque. Ils prennent fin le 11 novembre 1918 après la signature d’un armistice entre la France et l’Allemagne. Au total, la Première Guerre mondiale a tué plus de 1,3 million de soldats français et en a blessé 3 millions. Parmi ces soldats se trouvait Marcel Mérignargues, qui après la guerre, fait partie des artistes qui ont répondu à l’appel des mairies qui souhaitaient ériger des monuments aux morts pour rendre hommage à leurs soldats tués.
Les bas-reliefs du monument d’Alès renvoient à des scènes de bataille poignantes et intenses, avec un accent mis sur la dureté de la situation, se traduisant par un réalisme des représentations, que ce soit au travers des attitudes ou des expressions des figures. Les douleurs de la guerre sont dépeintes d’une manière crue, ni filtrée ou embellie. La sculpture est intéressant car elle se détache d’une vision triomphante qu’il est possible d’observer dans d’autres monuments.
C’est en 1912, après l’obtention de son diplôme de sculpteur, que Marcel Mérignargues intègre le musée Grévin comme sculpteur de cire, dans lequel il reste jusqu’en 1925 En ce qui concerne les œuvres qu’il a pu réalisé, toutes concernent la guerre, surtout de grandes figures du conflit : le roi Albert, le grand duc Nicolas, le général Joffre, le maréchal French, le roi Pierre de Serbie, les généraux Joffre, Roques, Nivelle et Lyautey. Le sculpteur travaille également avec d’autres artistes, comme Fournery.